Orpaillage illégal en Côte d’Ivoire: Abidjan s’attaque aux réseaux et met Pékin sous pression

Le 30 septembre, la Côte d’Ivoire a remis à ses forces de sécurité une première tranche de matériel, dont 300 motos, des zodiacs et des drones, pour venir à bout de l’orpaillage illégal en six mois. Cinq ans d’opérations n’ont pas empêché les sites clandestins de se reconstituer dans presque tout le pays, et le gouvernement s’en prend maintenant à ceux qui financent et équipent les chantiers. Plusieurs procédures judiciaires ivoiriennes ont mis en cause des ressortissants chinois. Pékin assure soutenir la fermeté d’Abidjan.

La cérémonie s’est tenue à la caserne de gendarmerie d’Agban, à Abidjan, sous la présidence du vice-Premier ministre et ministre de la Défense, Téné Birahima Ouattara. Le lot comprend 30 pick-up, 35 véhicules de transport de troupes, 300 motos, 12 zodiacs et plusieurs drones. Il est destiné au Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal (GS-LOI), à la Brigade spéciale de surveillance et d’intervention et aux unités locales de la gendarmerie et des Eaux et Forêts. La commande complète porte sur 48 pick-up, 40 véhicules de transport de troupes, 360 motos, 84 zodiacs et 35 drones.

Ces moyens doivent servir à des interventions sur terre et sur les cours d’eau dans onze régions prioritaires: Bagoué, Bounkani, Cavally, Gbêkê, Hambol, Iffou, Indénié-Djuablin, Moronou, Nawa, Sud-Comoé et Worodougou. Début septembre, les préfets de région s’étaient engagés à éradiquer l’orpaillage illégal dans leurs circonscriptions d’ici six mois. Le phénomène touche 29 des 31 régions du pays et les autorités reconnaissent que des sites évacués sont régulièrement réoccupés.

Un projet de loi contre les commanditaires

Réunis en atelier national à Yamoussoukro les 4 et 5 septembre, administrations, forces de sécurité et représentants du secteur minier ont adopté un plan d’actions. Le Conseil national de sécurité (CNS) en a repris les grandes lignes le 17 septembre. Le GS-LOI recevra des brigades supplémentaires, les forces locales seront renforcées et 21 pelotons de sécurité fluviale surveilleront les quatre grands fleuves ivoiriens et leurs affluents.

Le CNS a aussi gelé pour six mois la délivrance de nouvelles autorisations d’exploitation minière semi-industrielle et artisanale. Le plan prévoit la restauration des terres dégradées, avec l’appui du génie militaire, et la reconversion d’orpailleurs ivoiriens dans des activités légales.

Le 23 septembre, le Conseil des ministres a adopté un projet de loi modifiant le Code pénal. Le texte crée des infractions spécifiques pour les commanditaires, receleurs, financiers et propriétaires de sites complices. Un agent public impliqué encourra jusqu’à vingt ans d’emprisonnement. Jusqu’ici, la répression frappait surtout les ouvriers trouvés sur les chantiers. Le texte, qui doit encore être voté par le Parlement, donnera aux juges une base pour poursuivre leurs receleurs et leurs protecteurs.

Cinq ans d’opérations, des sites qui reviennent

À Yamoussoukro, les autorités ont présenté leur bilan de juillet 2021 à juillet 2026. Plus de 1 000 sites colonisés ou recolonisés ont été déguerpis au cours de près de 8 500 opérations et 4 665 personnes ont été déférées. Les saisies comprennent environ 136 kg d’or, plus d’un milliard de FCFA et 745 pelleteuses.

Le communiqué du CNS du 23 juillet faisait pourtant état de plus de 8 500 sites déguerpis depuis 2021. L’écart tient peut-être à une confusion entre sites et opérations, un même site recolonisé pouvant faire l’objet de plusieurs interventions. Les autorités ne l’ont pas expliqué. La gendarmerie a publié ses propres chiffres pour les sept premiers mois de 2026: 1 114 sites déguerpis lors de 953 opérations et 1 531 personnes interpellées.

Dans l’Indénié-Djuablin, une opération menée du 16 au 27 août par la légion de gendarmerie d’Abengourou et une équipe nautique du GS-LOI a permis de détruire 109 dragues, 134 motopompes, 204 concasseurs et 200 dispositifs de lavage. Trois personnes seulement ont été interpellées. Les propriétaires des machines restent le plus souvent hors d’atteinte, et c’est pour les viser que le gouvernement s’attaque aux circuits financiers et logistiques.

Dragues et pelleteuses dans le viseur

Sur les sites démantelés, les forces de sécurité trouvent des pelleteuses, des motopompes, des concasseurs et des dragues installées dans le lit des rivières. L’orpaillage clandestin ivoirien est aujourd’hui largement mécanisé.

Le 14 juillet, la Brigade spéciale du Groupe d’intervention et de recherche d’Abidjan (GIRA) des Douanes a intercepté deux camions-remorques sur l’axe Adjamé-Yopougon. Ils transportaient, sans documents justificatifs, 186 dragues en pièces détachées. Les Douanes n’ont pas indiqué la provenance de ce matériel.

Ces équipements coûtent cher et doivent être importés, ce qui suppose des fournisseurs et des financeurs installés loin des sites. Plusieurs dossiers judiciaires ont mis en cause des ressortissants chinois à ce niveau de la chaîne.

Des ressortissants chinois dans plusieurs dossiers

Les statistiques officielles ne détaillent pas la nationalité des personnes déférées. Le communiqué du CNS du 23 juillet indiquait seulement qu’environ 65 % d’entre elles étaient étrangères. Plusieurs procédures ont visé des Chinois.

Le 7 novembre 2023, le GS-LOI a interpellé 31 personnes dans la forêt classée de Kobo, dans la sous-préfecture de Fronan (Hambol): 10 Ivoiriens, 12 Chinois, quatre Ghanéens, trois Togolais, un Burkinabè et un Tchadien. D’après le communiqué du procureur du Pôle pénal économique et financier, les sites étaient exploités par des ressortissants chinois.

Le procès des affaires d’orpaillage de Fronan et de Dabakala, qui comptait 71 prévenus, s’est achevé le 12 juin 2025. Xu Qi, homme d’affaires chinois poursuivi pour avoir fourni des équipements miniers, a été condamné à 24 mois de prison et 50 millions de FCFA d’amende. Un officier de l’armée ivoirienne, le colonel Ouattara Ben Aziz, a reçu la même peine. Apithy Sourou Aurélien, homme d’affaires ivoiro-béninois, a écopé de sept ans de prison et d’un milliard de FCFA d’amende, notamment pour blanchiment. L’ancien député de Yopougon Zié Daouda Coulibaly a été condamné à six mois pour location irrégulière d’une autorisation d’exploitation.

Un ancien élu et un officier ivoiriens figurent donc parmi les condamnés: les réseaux reposent aussi sur des relais locaux, détenteurs d’autorisations ou propriétaires de terrains.

En 2019 déjà, une vingtaine de ressortissants chinois avaient été interpellés lors d’opérations menées notamment à Bouaflé, Adzopé et Abengourou, selon une source sécuritaire. Des pelleteuses avaient été saisies.

Le soutien de Pékin, sans mesure annoncée

Le 2 septembre, l’ambassadeur de Chine, Wu Jie, a été reçu par le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Amadou Coulibaly. Le rôle de ressortissants chinois dans l’orpaillage clandestin a été évoqué et le diplomate a fait part du soutien officiel de Pékin à la politique de fermeté ivoirienne. Les comptes rendus publics de l’entretien ne font état d’aucune mesure concrète, qu’il s’agisse de coopération judiciaire ou de contrôle des exportateurs d’équipements.

Le Ghana voisin connaît le même problème depuis plus de quinze ans. Selon une étude publiée en 2019 dans la revue International Migration, quelque 50 000 Chinois sont venus travailler dans la petite exploitation aurifère ghanéenne entre 2008 et 2013. Leurs machines ont fait bondir la production et les dégâts environnementaux, avec l’appui de partenaires ghanéens.

En avril 2025, le ministre ghanéen de l’Intérieur, Muntaka Mubarak, a annoncé l’expulsion en trois mois de 107 étrangers impliqués dans l’orpaillage illégal, dont 92 Chinois. Fin septembre 2026, l’agence ghanéenne de protection de l’environnement a adressé un préavis de fermeture à Cardinal Namdini Mining, filiale de Shandong Gold, et ordonné la suspension des activités d’Earl International, deux sociétés à capitaux chinois.

Au Cameroun, des experts des Nations unies ont interpellé Yaoundé et Pékin en 2025 sur l’usage de mercure par des sociétés chinoises d’extraction d’or dans l’Est du pays. Des opérateurs et des capitaux chinois apparaissent ainsi dans des activités aurifères illégales ou contestées de plusieurs pays, sans qu’on puisse parler d’une filière unique.

Mercure et cyanure dans les rivières

Le 22 mai, le directeur du Centre ivoirien antipollution (CIAPOL), Yapo Ossey Bernard, estimait que le pays traversait une « véritable crise environnementale », imputée notamment à l’orpaillage clandestin, et que les ressources en eau étaient gravement menacées. Le ministère de l’Environnement cite la pollution des cours d’eau au mercure et au cyanure et la destruction de terres agricoles.

Le 9 août, la SODECI, qui distribue l’eau potable, a averti que les produits toxiques déversés dans les rivières pouvaient contraindre à l’arrêt d’installations de traitement. Les 21 pelotons fluviaux décidés par le CNS doivent aussi protéger l’approvisionnement en eau.

Une production légale record

La production officielle d’or a atteint 59,33 tonnes en 2025 et le gouvernement en attend environ 62 en 2026, avec l’entrée en production de nouvelles mines comme celle de Koné. Une raffinerie nationale doit ouvrir au premier semestre 2027 et Abidjan vise la place de premier producteur africain d’ici 2035. Le pays courtise les investisseurs industriels tout en tentant de reprendre le contrôle d’une exploitation clandestine mécanisée.

Les préfets ont jusqu’à mars 2027 pour tenir leur engagement. Le bilan se lira dans le nombre de sites recolonisés et dans les poursuites engagées contre les financiers et les fournisseurs de machines, dont certains sont chinois. Pékin a affiché son soutien, mais n’a pas dit comment il comptait aider la justice ivoirienne à les atteindre.


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