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« Projet Afrika »: dans les coulisses de l’offensive médiatique russe en Afrique francophone

Des documents confidentiels divulgués au public lèvent le voile sur un vaste dispositif destiné à relayer les intérêts stratégiques de Moscou dans les médias francophones d’Afrique de l’Ouest et du Centre. Des centaines d’articles auraient ainsi été proposés et placés par l’intermédiaire d’agents et de relais locaux.

En juillet dernier, des journalistes d’investigation se sont rendus à Dakar, au Sénégal, afin de retracer le fonctionnement de ces opérations menées dans la plus grande discrétion.

« Quand vous lisez ces articles, vous sentez nettement qu’il y a une tentative de manipulation », déplore Ibrahima Lissa Faye, directeur de publication du média sénégalais PressAfrik. En mars dernier, il a découvert que treize textes relayant des éléments de propagande russe avaient été publiés sur son site.

Ces publications s’inscriraient dans une campagne d’influence beaucoup plus vaste menée par la Russie en Afrique. Discours hostiles à la France, tribunes favorables à Moscou, attaques contre l’Ukraine et diffusion de fausses informations: la fuite met au jour l’existence du « Projet Afrika », conçu pour faire circuler le discours stratégique russe par l’intermédiaire de médias en ligne africains.

644 articles publiés et plus de 300 000 dollars engagés

Les documents ont été obtenus par le média panafricain The Continent, puis étudiés par un consortium de rédactions coordonné par Forbidden Stories. Ils proviennent d’Africa Politology, une organisation russe surnommée en interne la « Compagnie ».

Initialement mise en place par le groupe Wagner, cette structure serait passée sous le contrôle des services de renseignement russes à partir de 2023.

D’après les informations contenues dans ces archives, la « Compagnie » aurait fait publier 644 articles relevant de la propagande ou de la désinformation dans au moins 35 médias d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, entre juin et novembre 2024. Le coût total de ces opérations dépasserait 300 000 dollars.

Le Sénégal figure parmi les pays particulièrement visés. Moscou chercherait à y renforcer son influence et à rapprocher Dakar de la sphère politique constituée autour des États de l’Alliance des États du Sahel — le Mali, le Burkina Faso et le Niger.

Des contenus « prêts à publier »

L’enquête décrit un mécanisme opaque reposant sur des articles commandés, rédigés à l’avance puis transmis à des intermédiaires chargés de les faire paraître dans des médias locaux.

Elle souligne également la vulnérabilité économique de certains sites d’information. Fortement dépendantes des recettes publicitaires et soumises à la nécessité de publier continuellement, ces plateformes peuvent se montrer peu regardantes sur l’origine des contenus qui leur sont proposés.

Cette situation crée un terrain favorable à l’insertion d’articles présentés comme journalistiques, mais conçus pour défendre des objectifs politiques précis.

Le rôle présumé d’intermédiaires locaux

Parmi les personnes citées dans les documents figure le journaliste camerounais Jérôme Ebossama. Son nom serait associé à 18 articles que la « Compagnie » affirme avoir fait publier dans un média ouest-africain.

Sollicité au cours de l’enquête, Jérôme Ebossama n’avait pas répondu aux questions portant précisément sur ces publications. Il avait cependant contesté l’authenticité de documents précédemment dévoilés par Africa Confidential, notamment des factures qui, selon ce média, établiraient son implication dans une campagne menée auprès de blogueurs. Il les avait qualifiés de « fake », affirmant qu’ils ne provenaient pas de lui.

Après la diffusion de l’enquête, le journaliste a demandé à exercer un droit de réponse. Il a assuré n’avoir « jamais mené une quelconque intermédiation entre des journalistes africains et toute organisation russe », ni reçu de rémunération en échange de la publication de contenus.

Au-delà des responsabilités individuelles, le « Projet Afrika » révèle surtout l’ampleur prise par la bataille de l’information sur le continent. En exploitant les fragilités économiques des médias et en donnant à des contenus orientés l’apparence d’articles ordinaires, ces campagnes cherchent à peser discrètement sur les opinions publiques africaines.


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