De Wagner à Africa Corps: la présence russe au Sahel en question

La présence militaire de la Russie en Afrique de l’Ouest divise les spécialistes ouest-africains. Si certains se satisfont du rôle salvateur des paramilitaires russes, d’autres estiment que l’insécurité progresse dans la région et dénoncent leurs comportements qu’ils jugent brutaux.

« Sans la présence russe, Bamako (serait) tombée ». Daouda Ninag est catégorique. Pour cet expert militaire mauritanien, le changement de doctrine militaire opéré par Africa Corps a permis de changer « complètement » la donne sur le plan sécuritaire au Mali ces deux ou trois dernières années.

Africa Corps est une entité paramilitaire contrôlée par le ministère de la Défense russe et liée à son agence de renseignement militaire. Selon sa propre chaîne Telegram, Africa Corps a été fondé en juillet 2023 afin d’étendre la présence militaire de la Russie sur le continent africain et au Moyen-Orient.

Selon ce chercheur, l’action du groupe Africa Corps a été déterminante dans la défense de la capitale malienne lors des attaques « terroristes » de fin avril 2026.

Cette attaque a été attribuée au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM, sigle arabe) et à son allié du Front de libération de l’Azawad (FLA). Les combats avaient occasionné la mort de l’ex-ministre malien de la Défense, Sadio Camara, ainsi que 16 blessés civils et militaires et « plusieurs assaillants ont été neutralisés », selon les autorités maliennes.

Les éléments russes ont également participé à la sécurisation des axes d’approvisionnement vers Bamako, rappelle Niang, par ailleurs vétéran de l’armée américaine. Il défend que les pays alliés de la Russie, comme le Mali, « ont gagné plus qu’ils n’ont perdu » depuis le remplacement, en juin 2025, du groupe de paramilitaires Wagner par Africa Corps.

Ce bilan positif que tire Niang de l’intervention russe n’est pas partagé par tout le monde. Pour son compatriote Abdel Nasser Ould Ethman Elyessa, chercheur basé à l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT) d’Abidjan, la présence militaire russe (en Afrique de l’Ouest) est un « échec » sur le plan de la lutte contre le terrorisme.

Tout au plus, il admet que Wagner puis Africa Corps ont réussi au Mali à consolider et à protéger le pouvoir en place.

Les chercheurs Niang et Elyessa participaient à webinaire organisé le 30 septembre 2026 par Timbuktu Institute sur la présence militaire russe au « Sahel ». Ce dernier terme désigne de plus en plus le Burkina Faso, le Mali et le Niger qui ont créé l’Alliance des Etats du Sahel (AES). Certains analystes parlent de « Sahel central » pour différencier de ce qui était traditionnellement connu comme le Sahel.

L’évolution de la présence russe dans le Sahel (passage de Wagner à Africa Corps) a été entamée après le décès d’Evgueni Prigojine, fondateur du groupe Wagner, en août 2023. Cette organisation paramilitaire privée russe, arrivée au Mali à partir de décembre 2021, a servi les intérêts du Kremlin de manière officieuse dans plusieurs zones de conflit à travers le monde.

Au Mali, comme dans d’autres régions d’Afrique, les combattants de Wagner ont été accusés de commettre des atrocités à l’encontre de civils non armés.

Quant au déploiement d’Africa Corps, c’est une démarche qui s’inscrit dans une stratégie d’expansion russe « beaucoup plus assumée », soutient Lou Osbon, spécialiste des questions liées à l’influence russe et aux réseaux de sécurité au Sahel.

Contrairement à la discrétion affichée à l’époque Wagner, aujourd’hui des responsables du ministère de la Défense de Moscou viennent fréquemment à Bamako ou à Niamey, souligne cette journaliste, membre du collectif All Eyes on Wagner. Ce collectif d’enquêteurs francophones travaille sur des sources ouvertes pour étudier et documenter les activités du groupe Wagner ainsi que les réseaux d’influence russes.

Le Mali n’est pas le seul terrain d’intervention des militaires russes dans la région. Fin août 2026, le gouvernement nigérien avait indiqué avoir repoussé des attaques contre la base 101 de Niamey « avec l’appui des militaires d’Africa Corps du ministère russe de la Défense ».

De son côté, le gouvernement togolais a admis la présence dans son pays de « formateurs russes » qui aident au maniement d’équipements militaires achetés à Moscou. Dans un entretien avec France 24, le 23 septembre 2026, le ministre des Affaires étrangères, Robert Dussey, avait aussi démenti les rumeurs sur le déploiement de combattants d’Africa Corps au Togo.

S’il y a eu un « changement d’étiquette », les effectifs n’ont pas beaucoup évolué, souligne Lou Osbon. Pour la journaliste, cette continuité se traduit aussi à travers les exactions dont les paramilitaires russes sont régulièrement accusés, même si la situation s’est améliorée par rapport à l’ère Wagner.

Wagner, du temps de sa présence, a été accusé par Amnesty International d’avoir commis, aux côtés des Forces armées maliennes (FAMa), des exactions entre juin 2023 et décembre 2025. Dans un rapport publié le 29 septembre 2026, l’ONG indique avoir documenté le meurtre de 34 civils ainsi que des allégations de torture, de disparitions forcées, de pillage et de destruction de biens. Selon le rapport, ces crimes ont visé des communautés ethniques spécifiques dans les régions de Ségou, Mopti et Tombouctou.

Nos recherches ne nous ont pas permis de trouver une réaction publique des autorités maliennes à ces allégations d’Amnesty.

Ces rapports d’organisations internationales utilisent des méthodologies d’enquêtes « très discutables », souligne le docteur Aly Tounkara, enseignant à l’Université de Bamako. Selon lui, l’apport militaire de la Russie est apprécié à sa juste valeur par les Maliens du nord au sud en passant par le centre.

Les éléments d’Africa Corps opèrent en « parfaite coordination » avec les FAMa sur le terrain, ce qui n’était pas le cas de l’armée française ou encore des casques bleus envoyés par les Nations unies. « Aucune armée ne peut prétendre gagner une guerre sans dommages civils », assure Dr Tounkara, par ailleurs directeur exécutif du Centre des études sécuritaires et stratégiques au Sahel (CE3S), qui refuse de « réduire les actions de l’armée à des exactions ».


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