Lithium du Mali: la valeur ajoutée reste en Chine

En 2025, le Mali a exporté 338 773 tonnes de concentré de lithium vers la Chine, pour une valeur de 284,272 milliards de FCFA, selon l’Agence pour la promotion des exportations du Mali (APEX-Mali). Cette nouvelle filière a contribué à une hausse de 235 % des exportations maliennes vers le marché chinois. À Goulamina, principale mine de lithium du pays, le groupe chinois Ganfeng Lithium détient 65 % du capital de la société exploitante. Pour une junte qui a fait de la souveraineté économique l’un des marqueurs de son discours, le point est sensible car l’étape industrielle qui rapproche ce minerai du marché des batteries reste réalisée en Chine.

Le lithium prend une place croissante dans les échanges entre Bamako et Pékin. Dans un entretien publié le 9 octobre 2026, Yacouba Yassa Diarra, directeur général adjoint de l’APEX-Mali, a détaillé les résultats des exportations maliennes vers la Chine. Repris le 12 octobre par l’Agence de presse africaine (APA), ces chiffres montrent que le spodumène, minerai contenant du lithium, domine désormais en valeur les ventes maliennes sur ce marché. Le coton, le sésame, l’anacarde et le beurre de karité restent également présents dans ces échanges, le sésame conservant une place importante en volume.

Cette progression repose sur une activité minière encore récente. Les premières expéditions de Goulamina ont commencé en avril 2025, quatre mois après l’inauguration de la mine. Le minerai est extrait, broyé et concentré au Mali, mais sa conversion en composés chimiques utilisables par l’industrie des batteries intervient en Chine. Lithium du Mali SA (LMSA), l’entreprise exploitante, l’indique dans son communiqué du 26 avril 2025, le spodumène expédié doit ensuite être transformé en hydroxyde de lithium.

Cette organisation cadre mal avec le discours porté par les autorités maliennes depuis 2023. Bamako affirme vouloir reprendre le contrôle de ses ressources naturelles et obtenir davantage des groupes miniers étrangers. Sur le lithium, l’État a effectivement renforcé sa position au capital. Il pèse en revanche beaucoup moins sur la suite de la chaîne de valeur.

Goulamina: davantage d’État malien, mais toujours une majorité chinoise

Située dans le sud du Mali, la mine de Goulamina a été inaugurée le 15 décembre 2024 par le président de la transition, le général Assimi Goïta. Sa première phase prévoit une capacité annuelle d’environ 506 000 tonnes de concentré de spodumène. Une deuxième phase doit permettre d’augmenter fortement la production, avec un objectif dépassant le million de tonnes par an.

L’exploitation est assurée par LMSA, détenue à 65 % par le groupe chinois Ganfeng Lithium et à 35 % par l’État malien (10 % cédés gratuitement et 25 % rachetés pour 20 milliards de FCFA). Cette structure capitalistique résulte notamment des négociations engagées après l’adoption du nouveau code minier malien en août 2023. Bamako a donc obtenu davantage que dans de nombreux anciens montages miniers, en augmentant sensiblement sa participation publique.

Le retrait de l’australien Leo Lithium a même renforcé le poids du partenaire chinois. En mai 2024, l’entreprise a annoncé la cession de sa participation de 40 % à Ganfeng pour 342,7 millions de dollars. Le groupe chinois est ainsi devenu l’acteur dominant de Goulamina au moment même où les autorités maliennes présentaient la réforme du secteur comme une reprise de contrôle national.

À Bamako, l’accord a pourtant été présenté comme une avancée majeure. Le ministère malien de l’Économie et des Finances a salué en mai 2024 un accord « gagnant-gagnant », en insistant sur les recettes attendues pour l’État et sur la place réservée aux entreprises nationales dans la sous-traitance. Le ministre, Alousséni Sanou, évoquait alors 110 à 115 milliards de FCFA de retombées annuelles pour le Mali.

Ces gains ne sont pas négligeables. La participation publique ouvre l’accès aux dividendes éventuels, auxquels s’ajoutent impôts, taxes et redevances. Un cinquième des dividendes annuels de l’État servira toutefois à rembourser le rachat de sa participation.

Ganfeng est présent à deux niveaux déterminants: il contrôle majoritairement la société qui extrait le minerai et dispose en Chine des capacités nécessaires pour poursuivre sa transformation.

284 milliards de FCFA exportés, mais combien réellement captés par Bamako?

Les données publiées par l’APEX-Mali permettent de mesurer l’importance commerciale de cette nouvelle ressource. Avec 284,272 milliards de FCFA pour 338 773 tonnes exportées en 2025, la valeur moyenne déclarée atteint environ 839 000 FCFA par tonne, soit près de 1 450 dollars au taux de change moyen de l’année.

Il s’agit d’une moyenne statistique calculée à partir des exportations, et non du prix contractuel nécessairement appliqué à chaque cargaison. Les 284 milliards de FCFA ne correspondent donc ni aux bénéfices de l’exploitant, ni aux sommes encaissées par le Trésor malien.

Ce niveau tranche avec le prix obtenu pour la première cargaison de Bougouni, deuxième mine de lithium du pays avec 27,25 millions de dollars pour 28 735 tonnes, frais de transport déduits, soit environ 950 dollars la tonne, alors que les cours avaient déjà commencé à remonter. Les documents publics ne permettent pas d’expliquer cet écart, qui peut tenir à la teneur du concentré comme au mode de calcul de la valeur déclarée.

Les autorités présentent la réforme minière comme un instrument de reconquête économique. Pour mesurer cette reconquête, encore faudrait-il connaître précisément ce que l’État perçoit.

Les revenus publics dépendent des redevances, de la fiscalité, des dividendes et des clauses contractuelles. Or, les documents publics consultés ne permettent pas d’établir précisément les recettes fiscales, les redevances et les dividendes effectivement versés à l’État pour l’exercice 2025. Ils ne donnent pas non plus accès aux conditions détaillées des ventes de concentré à Ganfeng.

Le concentré exporté possède déjà une valeur industrielle puisqu’il a subi plusieurs opérations de traitement au Mali. Mais il ne constitue pas encore un produit directement utilisable dans les batteries. Sa conversion en hydroxyde ou en carbonate de lithium nécessite des installations chimiques spécialisées, de l’énergie, des réactifs et des investissements supplémentaires.

Il serait donc excessif de considérer toute la différence entre le prix du concentré et celui des produits raffinés comme une rente captée automatiquement par les industriels chinois. La valeur ajoutée par cette transformation se crée néanmoins hors du Mali.

L’enjeu grandit avec la remontée des cours en 2026. Kodal Minerals a fait état en mai d’un paiement provisoire de 34,4 millions de dollars pour la troisième cargaison de Bougouni, plus légère que la première, qui avait rapporté 27,25 millions au total.

La Chine conserve le maillon industriel que Bamako ne maîtrise pas

La situation malienne s’inscrit dans une chaîne mondiale très concentrée. Selon le rapport Global Critical Minerals Outlook 2026 de l’Agence internationale de l’énergie, publié en juillet, la concentration géographique du raffinage des minerais critiques s’est encore accentuée en 2025. La Chine conserve une position dominante dans la transformation de plusieurs minerais nécessaires aux batteries et aux technologies énergétiques.

Cette domination repose sur des capacités industrielles accumulées depuis plusieurs années. Les entreprises chinoises disposent d’usines de conversion chimique, d’équipements spécialisés et d’un accès direct aux fabricants de batteries.

Pour les pays producteurs, cette organisation offre un débouché immédiatement disponible. Elle crée aussi une dépendance : exporter le concentré reste plus simple que financer et faire fonctionner toute une industrie de conversion.

Le Mali se retrouve exactement dans cette situation où il fournit une ressource stratégique à un partenaire qui contrôle déjà une grande partie de l’étape suivante.

La deuxième mine du pays suit une logique proche. À Bougouni, le projet est exploité par Les Mines de Lithium de Bougouni SA. La partie malienne détient 35 % du capital, dont 5 % réservés à des investisseurs locaux, tandis que les 65 % restants appartiennent à une structure contrôlée à 51 % par le chinois Hainan Mining et à 49 % par le britannique Kodal Minerals. La première phase vise environ 125 000 tonnes de concentré par an.

Hainan Mining bénéficie également d’un contrat d’achat exclusif portant sur la production de la première unité de traitement. Signé en juin 2025, cet accord prévoit une durée initiale de quatre ans.

Le partenaire chinois intervient aussi dans le débouché commercial. Cette présence réduit la marge de manœuvre de Bamako sur une filière qu’il présente pourtant comme un nouvel instrument de souveraineté.

Bamako a toutefois montré qu’il pouvait peser sur ce débouché lorsqu’en 2025, les autorités ont retenu pendant environ huit mois les autorisations d’exportation de Bougouni, le temps d’examiner un mécanisme de prix destiné à garantir une vente au cours du marché. Les premières expéditions n’ont commencé qu’à la fin de 2025.

Zimbabwe: pousser les investisseurs à transformer sur place

Premier producteur africain de lithium, le Zimbabwe cherche depuis plusieurs années à réduire ses exportations de produits faiblement transformés.

Après avoir interdit les exportations de minerai brut en 2022, Harare a annoncé en 2025 son intention d’interdire celles de concentré de lithium à partir de janvier 2027. Le gouvernement voulait pousser les exploitants à investir dans des unités de traitement plus avancées sur le territoire national.

Le 25 février 2026, les autorités ont accéléré cette politique en suspendant immédiatement les exportations de concentré. En avril, elles ont autorisé une reprise sous quotas, assortie de nouvelles obligations. Selon Reuters, les entreprises concernées doivent notamment présenter des projets d’usines de sulfate de lithium avant janvier 2027.

Cette pression réglementaire a accompagné plusieurs investissements chinois. Zhejiang Huayou Cobalt a mis en service une usine de sulfate de lithium évaluée à 400 millions de dollars. Sinomine et d’autres opérateurs ont également annoncé des projets de transformation.

Le sulfate reste un produit intermédiaire. Mais le choix de Harare consiste à obliger progressivement les investisseurs à déplacer une part de leur activité industrielle dans le pays.

Les infrastructures, l’énergie disponible et les contraintes économiques des deux pays diffèrent. Une usine de conversion exige des investissements lourds et une alimentation énergétique stable.

Les choix politiques divergent néanmoins. Le Zimbabwe cherche à conditionner l’accès à son minerai à davantage de transformation locale. Bamako, lui, a surtout concentré jusqu’ici son offensive souverainiste sur la participation de l’État, la fiscalité et le contenu local, et ponctuellement sur le contrôle des prix à l’exportation.

Abidjan et San Pedro, indispensables à la nouvelle filière malienne

La Côte d’Ivoire occupe une place directe dans ce dispositif. À Goulamina, le concentré de spodumène est acheminé par camion jusqu’au port d’Abidjan avant son chargement sur des navires à destination de la Chine.

Dans son communiqué du 26 avril 2025, LMSA indique disposer d’un entrepôt dédié à Abidjan. Trois entreprises maliennes assurent le transport routier: Niangadou Distribution Compagnie, Toguna Logistique et Sylla Transport et Logistique. Une équipe spécialisée supervise les opérations de transit depuis la Côte d’Ivoire.

Le port de San Pedro participe lui aussi aux exportations. Kodal Minerals a annoncé le 1er décembre 2025 le départ de la première cargaison de Bougouni depuis San Pedro. D’autres chargements ont suivi en 2026.

Ces flux renforcent le rôle des infrastructures ivoiriennes dans le commerce extérieur malien. Ils rappellent aussi que, pour exporter ses ressources à grande échelle, le Mali, pays enclavé, reste dépendant des corridors traversant ses voisins côtiers.

Cette dépendance intervient dans un contexte sécuritaire dégradé. Depuis septembre 2025, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, mène des attaques contre les convois de carburant approvisionnant le Mali sur plusieurs grands axes. Les perturbations ont contribué aux tensions d’approvisionnement et compliqué les activités de transport.

Aucune source consultée ne permet cependant d’établir que les cargaisons de lithium ont été directement prises pour cible. Le risque concerne avant tout la continuité des corridors, l’approvisionnement en carburant et le fonctionnement général de la logistique.

Souveraineté minière: une maîtrise encore partielle de la filière

Depuis 2023, la junte malienne a fait de la souveraineté l’un des axes majeurs de son discours économique. Le secteur minier en est devenu un terrain privilégié. Avec le nouveau code minier et la renégociation des accords, Bamako a effectivement imposé des changements importants aux exploitants étrangers.

Sur le lithium, ces changements sont visibles. L’État détient 35 % de Goulamina, et les intérêts maliens la même proportion à Bougouni. Les autorités disposent donc de davantage de leviers qu’auparavant, y compris sur les prix de vente, comme l’a montré le blocage des exportations de Bougouni en 2025.

Détenir davantage de parts ne signifie pas contrôler la commercialisation, la transformation chimique, la technologie et les débouchés finaux. Sur ces étapes, la Chine conserve aujourd’hui une position nettement supérieure à celle du Mali.

Bamako peut revendiquer une meilleure participation aux revenus miniers mais il est beaucoup plus difficile, à ce stade, de parler de maîtrise complète de la filière.

Faute de publication détaillée des montants effectivement perçus par l’État, des prix de vente du concentré, des dividendes encaissés et des résultats du contenu local, le succès du nouveau modèle repose encore largement sur les projections des autorités et des exploitants.

Avec l’augmentation annoncée des capacités de Goulamina et la remontée des cours, la question deviendra plus difficile à contourner. La souveraineté minière revendiquée par la junte se mesurera à la capacité du Mali à conserver une part croissante de la valeur créée après l’extraction.


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Maison » Lithium du Mali: la valeur ajoutée reste en Chine