Longtemps médiatrice incontournable de la crise malienne, l’Algérie a vu son influence régionale sérieusement ébranlée après la rupture de l’Accord de paix par Bamako. Deux ans plus tard, Alger resserre ses liens avec le Niger et lui offre quatre hélicoptères militaires. Une opération qui illustre sa volonté de reprendre pied dans un Sahel profondément recomposé.
Le symbole est puissant. Le 9 août 2026, deux hélicoptères d’attaque Mi-24V et deux Mi-171 de transport quittent la base militaire d’In Guezzam, dans l’extrême sud algérien, à destination de Niamey. Il ne s’agit pas d’une vente : Alger offre les quatre appareils à l’armée nigérienne. Le ministère algérien de la Défense précise que la livraison comprend également des munitions, des pièces de rechange ainsi que du matériel de maintenance et de soutien logistique. L’opération, décidée sur instruction du président Abdelmadjid Tebboune, est présentée par Alger comme un renforcement de la coopération stratégique, militaire et sécuritaire avec le Niger. Le lendemain, les quatre appareils sont officiellement réceptionnés à Niamey par le chef d’état-major de l’armée de l’air nigérienne, le général Salifou Maïnassara.
Quand Alger était au centre du jeu malien
Pour mesurer la portée de cette livraison, il faut revenir une dizaine d’années en arrière.En 2014, alors que le Mali tente toujours de sortir de la crise ouverte par la rébellion de 2012, Alger accueille les négociations entre Bamako et plusieurs mouvements armés du Nord. L’Algérie n’est pas un simple pays hôte. Elle prend la tête de la médiation internationale. L’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger, approuvé à Alger le 1er mars 2015, la désigne explicitement comme « chef de file de la Médiation », aux côtés notamment de la CEDEAO, de l’Union africaine, des Nations unies et de l’Union européenne. Après une première signature à Bamako le 15 mai, l’ensemble des parties adhère finalement à l’accord le 20 juin 2015. Pendant plusieurs années, Alger conserve ainsi une position privilégiée : elle dialogue avec Bamako, entretient des canaux avec les acteurs du Nord et se trouve au centre du mécanisme international chargé du suivi du processus de paix. Encore en 2022, le Comité de suivi de l’accord est présidé par le chef de la diplomatie algérienne, Ramtane Lamamra, au titre du rôle de chef de file de la médiation internationale. L’Accord d’Alger est alors bien plus qu’un texte diplomatique : il constitue l’un des principaux instruments d’influence régionale de l’Algérie.
La rupture avec Bamako
Cet édifice finit pourtant par s’effondrer.Fin 2023, les relations entre Alger et Bamako se tendent fortement. La réception en Algérie de l’imam Mahmoud Dicko, figure religieuse influente devenue critique du pouvoir militaire malien, provoque la colère des autorités de transition. Bamako reproche parallèlement à Alger d’entretenir des contacts avec certains responsables des mouvements armés du Nord. Les deux pays rappellent leurs ambassadeurs.Le 25 janvier 2024, le gouvernement malien franchit un cap en annonçant la fin, « avec effet immédiat », de l’Accord issu du processus d’Alger. Pour l’Algérie, la rupture dépasse l’échec d’un texte de paix. Elle signifie la disparition de l’un de ses principaux leviers politiques au Mali.Dans le même temps, un autre acteur occupe de plus en plus le terrain sécuritaire : la Russie. Après la rupture avec Paris, le retrait de Barkhane puis le départ de la Minusma, Bamako approfondit son partenariat militaire avec Moscou. Wagner, puis l’Africa Corps, deviennent des acteurs importants de la stratégie sécuritaire malienne.Le centre de gravité se déplace. Et Alger n’en est plus le pivot.
Le Niger, nouveau levier d’influence
C’est dans ce contexte que le rapprochement entre Alger et Niamey prend tout son sens. Le Niger est un voisin stratégique pour l’Algérie. Les deux pays partagent près d’un millier de kilomètres de frontière, dans une région traversée par les trafics, les mouvements de groupes armés et les routes migratoires.Leurs relations avaient elles aussi connu des tensions après le coup d’État nigérien de juillet 2023. Depuis, Alger et Niamey ont entrepris de reconstruire leur relation, sur les plans diplomatique, économique et sécuritaire.La livraison des quatre hélicoptères marque toutefois un changement d’échelle.L’Algérie ne se contente plus de proposer ses bons offices ou de défendre une approche diplomatique des crises sahéliennes : elle fournit directement des capacités opérationnelles à une armée de la région.Son ministère de la Défense présente d’ailleurs cette opération comme une contribution à la « sécurité et à la stabilité » régionales. Un vocabulaire qui rappelle le rôle que l’Algérie revendiquait autrefois par la médiation politique, mais auquel s’ajoute désormais un outil militaire.
De la médiation aux hélicoptères
C’est probablement là que réside l’évolution la plus significative.Dans les années 2010, l’influence algérienne au Sahel reposait avant tout sur la diplomatie : négociations, médiations et gestion des équilibres entre Bamako et les mouvements du Nord.En 2026, la livraison au Niger révèle un instrument supplémentaire : la coopération militaire directe.Les Mi-24V peuvent renforcer les capacités d’appui-feu de l’armée nigérienne. Les Mi-171, eux, peuvent assurer le transport de troupes, le ravitaillement ou les évacuations dans des zones où les distances constituent un défi opérationnel majeur.Surtout, Alger ne livre pas uniquement quatre aéronefs. Munitions, pièces détachées et équipements de maintenance accompagnent les appareils.Le détail est loin d’être secondaire : dans les armées sahéliennes, la disponibilité réelle d’une flotte dépend autant des capacités de maintenance et de l’accès aux pièces que du nombre d’appareils officiellement en service.
Le paradoxe russe
La livraison algérienne comporte néanmoins un paradoxe.Les Mi-24 et Mi-171 appartiennent eux-mêmes à des familles d’appareils conçues en Union soviétique puis produites et modernisées dans l’écosystème russe.Alger ne propose donc pas au Niger une rupture technologique avec Moscou. Elle lui offre en revanche un autre canal pour accéder à ces capacités.L’Algérie exploite depuis des décennies du matériel d’origine soviétique et russe et dispose de compétences propres en matière d’utilisation et de maintenance de ces équipements.Pour Niamey, recevoir ces appareils d’Alger permet donc de renforcer rapidement sa flotte sans passer exclusivement par une nouvelle acquisition directe auprès de la Russie.Pour l’Algérie, les mêmes hélicoptères deviennent un instrument d’influence.
Une doctrine du voisinage
Cette stratégie s’inscrit dans une approche beaucoup plus ancienne de la politique étrangère algérienne.Alger considère le Sahel comme une profondeur stratégique directement liée à sa propre sécurité nationale. L’instabilité au Mali ou au Niger a des conséquences immédiates sur les immenses régions méridionales du pays.Pendant longtemps, l’Algérie a également cherché à éviter qu’une puissance extérieure ne devienne l’acteur dominant de son environnement sahélien.Or cet espace est aujourd’hui beaucoup plus concurrentiel.La Russie y a considérablement renforcé sa présence. La Turquie développe ses positions militaires et économiques. La Chine et les pays du Golfe y accroissent également leur influence, tandis que la présence occidentale s’est fortement contractée.L’Algérie doit donc désormais défendre sa place dans un Sahel où elle n’est plus seule à vouloir peser.La livraison des Mi-24 au Niger peut ainsi être lue comme un message adressé à Niamey, mais aussi à l’ensemble de la région : Alger conserve les moyens diplomatiques, militaires et logistiques de participer aux nouveaux équilibres sahéliens.
Une reconquête encore fragile
Il serait toutefois prématuré de parler de basculement géopolitique.Le Mali demeure étroitement lié à Moscou. Le Niger entretient lui aussi des relations avec la Russie. Et les trois pays de l’Alliance des États du Sahel ont construit, depuis leur rupture avec la CEDEAO, leur propre architecture politique et sécuritaire.L’Algérie ne remplace donc ni la Russie ni l’AES.Elle cherche plutôt à redevenir incontournable.En 2015, son influence reposait largement sur sa capacité à réunir autour d’une table Bamako, les mouvements du Nord et la communauté internationale.En 2026, quatre hélicoptères posés sur le tarmac de Niamey racontent une autre méthode.Des Accords d’Alger aux Mi-24, les instruments ont changé. L’ambition demeure : rester une puissance régionale avec laquelle le Sahel doit compter.
Profitant des difficultés auxquelles le Maroc est confronté après la crise migratoire de Ceuta et la fuite de données revendiquée par le groupe Jabaroot, l’Algérie cherche à reprendre l’initiative diplomatique au Sahel. Alger multiplie les contacts avec les États de la région et met en avant son expérience sécuritaire, sa proximité géographique ainsi que ses réseaux historiques. Cette offensive intervient alors que Rabat doit rassurer ses partenaires sur la fiabilité de son appareil de renseignement. La rivalité entre les deux puissances maghrébines pourrait ainsi connaître une nouvelle phase, même si rien ne permet encore d’établir que les difficultés marocaines se traduisent par un recul durable de son influence au Sahel.


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