À trois semaines du troisième Sommet Russie-Afrique, Moscou prépare un rendez-vous diplomatique qu’elle veut décisif. Mais cette fois, une question dépasse les négociations commerciales, les contrats et les déclarations politiques: la capacité de la Russie à garantir la sécurité d’un événement international au cœur d’un espace aérien régulièrement exposé aux attaques de drones.
Les 28 et 29 octobre, le Gostiny Dvor doit accueillir le sommet et son Forum économique et humanitaire Russie-Afrique. Après Sotchi en 2019 et Saint-Pétersbourg en 2023, le Kremlin veut franchir un nouveau cap: transformer le dialogue politique en accords commerciaux, investissements, coopération énergétique, numérique, alimentaire et technologique. Un nouveau plan d’action pour 2027-2029 doit notamment fixer le cadre des trois prochaines années.
L’enjeu est donc considérable. Mais l’environnement dans lequel les délégations africaines sont appelées à se déplacer l’est tout autant.
Moscou n’est plus une capitale hors du front
Le 20 septembre, les autorités russes ont annoncé avoir intercepté plus de 1 600 drones depuis la veille, dont environ 450 dirigés vers Moscou. L’attaque, présentée par le maire Sergueï Sobianine comme la plus massive visant la capitale, a provoqué des dégâts sur une raffinerie et un immeuble résidentiel; trois personnes ont été tuées selon les autorités citées par Reuters.
Et le risque ne s’est pas dissipé avec cet épisode. Le 6 octobre, une nouvelle offensive de plus de 650 drones a visé Moscou et sa région, faisant deux morts et plusieurs blessés selon les autorités russes citées par Reuters. Une installation de stockage et de distribution de carburant, importante pour l’approvisionnement des aéroports de la capitale, a également été touchée selon cette même source.
Pour les délégations étrangères, cette réalité change la nature du problème. Il ne s’agit plus seulement de savoir si Moscou peut protéger un bâtiment diplomatique ou un itinéraire officiel. Il faut sécuriser les déplacements, les hébergements, les aéroports et les couloirs aériens dans une ville dont l’environnement opérationnel peut changer en quelques heures.
L’Agence de l’Union européenne pour la sécurité aérienne maintient d’ailleurs jusqu’au 31 janvier 2027 une recommandation déconseillant aux opérateurs concernés d’effectuer des vols dans l’espace aérien russe à l’ouest du 60e méridien Est, zone qui inclut notamment la région de Moscou. EASA invoque notamment les risques liés au conflit et à l’activation des systèmes de défense aérienne.
Le précédent d’Air Tanzania est révélateur sans constituer, à lui seul, une preuve d’un danger spécifique lié au sommet. Le transporteur avait suspendu ses vols Dar es Salaam-Moscou le 4 septembre après une évaluation des risques, avant d’annoncer leur reprise dès le 7 septembre après réévaluation de la situation.
Pour l’Afrique, le calcul ne sera pas seulement diplomatique
Pour Moscou, l’événement doit démontrer que, malgré la guerre et les sanctions occidentales, la Russie conserve une capacité d’attraction politique et économique auprès du continent africain. Les organisateurs annoncent une agenda centré notamment sur le commerce, les investissements, l’énergie, les infrastructures, la sécurité alimentaire, la numérisation et la technologie.
Pour les États africains, l’intérêt est plus pragmatique: obtenir des résultats mesurables. Le cadre de coopération discuté au niveau ministériel met notamment l’accent sur les investissements, les infrastructures, l’énergie, les capacités industrielles, la formation et les transferts de technologie.
Le Gabon prépare précisément sa participation dans cette logique. Le 23 septembre, le vice-président du gouvernement, Hermann Immongault, a réuni plusieurs départements ministériels pour définir les priorités de la délégation gabonaise. Sécurité, agriculture, numérique, cybersécurité et intelligence artificielle figurent parmi les secteurs identifiés.
Cette préparation traduit une évolution du rapport aux sommets internationaux: venir n’est plus l’objectif; obtenir quelque chose l’est. Pour les capitales africaines, la valeur du rendez-vous se mesurera aux accords, aux financements, aux technologies transférées et aux projets effectivement exécutés.
Le véritable test sera celui de la crédibilité
Le troisième Sommet Russie-Afrique arrive donc à un moment paradoxal. Moscou veut faire de cette rencontre la vitrine d’un partenariat qui doit désormais produire des résultats concrets. Mais les attaques de drones imposent une contrainte que les négociations économiques ne peuvent ignorer: la sécurité physique des participants.
Il serait excessif de conclure que le sommet est aujourd’hui menacé d’annulation: il est officiellement maintenu aux 28 et 29 octobre. En revanche, la multiplication des attaques contre Moscou et les restrictions persistantes concernant l’espace aérien rendent la gestion du risque sécuritaire incontournable.
La question stratégique est donc moins de savoir si les dirigeants africains doivent venir que de déterminer dans quelles conditions ils pourront le faire avec un niveau de sécurité acceptable. Les protocoles d’évacuation, la gestion des vols, la continuité des communications et la capacité des autorités russes à absorber une éventuelle nouvelle attaque seront scrutés avec une attention particulière.
Car le sommet devra relever deux défis simultanés. Moscou devra démontrer qu’elle peut accueillir l’Afrique dans un contexte de guerre; l’Afrique devra démontrer qu’elle sait transformer cette vulnérabilité géopolitique en levier de négociation sans confondre présence diplomatique et engagement automatique.
Le véritable succès de Moscou ne se mesurera donc ni au nombre de drapeaux présents ni à la longueur des discours. Il se mesurera à la capacité de ce sommet à produire des accords crédibles, des investissements exécutables et un partenariat dont les bénéfices soient vérifiables — sans que la sécurité des délégations ne devienne le prix invisible de la diplomatie.


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