La décision de l’Algérie de rompre ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis intervient alors qu’Abou Dhabi renforce parallèlement son partenariat stratégique avec le Maroc. Cette coopération, qui couvre déjà l’énergie, l’eau, les transports et le tourisme, pourrait désormais s’étendre au gazoduc Nigeria–Maroc, un projet majeur dans la rivalité énergétique et diplomatique qui oppose Rabat et Alger.
L’Algérie a annoncé, jeudi 10 septembre, la rupture de ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis, après plusieurs années de tensions liées au Sahara occidental, au Sahel et aux crises régionales. L’ambassadeur émirati à Alger a été convoqué au ministère des Affaires étrangères, où la décision lui a été officiellement notifiée. Un délai de 48 heures lui a été accordé pour s’y conformer.
Selon le communiqué relayé par l’agence APS, les autorités algériennes affirment avoir épuisé les voies permettant de préserver les relations bilatérales. Alger accuse Abou Dhabi d’avoir multiplié les initiatives jugées provocatrices ou hostiles à ses intérêts.
Le rapprochement entre Abou Dhabi et Rabat alimente la méfiance
La dégradation des relations algéro-émiraties ne peut être dissociée du rapprochement politique et économique entre les Émirats arabes unis et le Maroc. Abou Dhabi soutient la position marocaine sur le Sahara occidental et a ouvert, en 2020, un consulat à Laâyoune. Cette orientation est perçue avec méfiance par l’Algérie, qui soutient le Front Polisario et défend l’organisation d’un référendum d’autodétermination.
À cette divergence diplomatique s’ajoute une coopération économique de plus en plus importante entre Rabat et Abou Dhabi. Selon un rapport de l’Observer Research Foundation Middle East publié le 11 août 2026, les Émirats sont devenus le premier investisseur arabe au Maroc, avec plus de 15 milliards de dollars engagés dans le royaume.
Les deux pays développent des projets communs dans les infrastructures, l’énergie, l’eau, les transports, l’agriculture et le tourisme. Leur partenariat s’est renforcé depuis la déclaration signée en décembre 2023 par le roi Mohammed VI et le président émirati Mohammed ben Zayed.
Le gazoduc Nigeria–Maroc entre dans le partenariat
Le rapport cite également le gazoduc Nigeria–Maroc parmi les infrastructures susceptibles de bénéficier des investissements émiratis. D’une longueur prévue d’environ 6 900 kilomètres, ce projet doit transporter le gaz nigérian le long de la façade atlantique de l’Afrique de l’Ouest, en traversant treize pays avant d’atteindre le Maroc.
Sa capacité est annoncée à 30 milliards de mètres cubes par an, dont 15 milliards seraient destinés au Maroc et aux marchés européens. Une partie du gaz pourrait rejoindre l’Europe par l’intermédiaire du gazoduc reliant le Maroc à l’Espagne.
Le projet, dont le coût prévisionnel est estimé à environ 25 milliards de dollars, a franchi une nouvelle étape le 19 juillet à Freetown. Les États membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest ont signé un accord intergouvernemental destiné à accompagner sa réalisation, après l’achèvement des études de faisabilité et de la conception technique détaillée.
Un accord spécifique doit encore être conclu entre le Maroc et la Mauritanie, en présence du président nigérian, selon les informations communiquées par les promoteurs du projet.
Une dimension supplémentaire dans la rivalité énergétique
L’intérêt émirati pour le gazoduc ne constitue pas, à lui seul, la cause de la rupture entre Alger et Abou Dhabi. Il donne toutefois une dimension économique et énergétique supplémentaire aux divergences qui opposent les deux pays.
L’Algérie, important fournisseur de gaz de l’Europe, soutient de son côté le projet de gazoduc transsaharien devant relier le Nigeria à la Méditerranée en passant par le Niger et le territoire algérien. Le gazoduc Nigeria–Maroc représente une autre voie d’exportation, fondée sur un tracé atlantique et sur la coopération avec les pays de la CEDEAO.
Dans ce contexte, l’éventuelle participation des Émirats au projet porté par Rabat peut être interprétée à Alger comme un renforcement supplémentaire de l’axe maroco-émirati. Elle pourrait également accentuer la compétition entre les deux corridors énergétiques, même si leur concrétisation dépend encore de financements considérables, d’accords politiques et de plusieurs années de travaux.
Du Sahara occidental aux crises du Sahel
Les désaccords entre Alger et Abou Dhabi dépassent néanmoins la question énergétique. Le président Abdelmadjid Tebboune a accusé à plusieurs reprises les Émirats d’intervenir dans les crises au Mali, en Libye et au Soudan. En juillet, il avait expliqué que l’Algérie avait jusque-là évité la rupture afin de ne pas approfondir les divisions au sein du monde arabe.
En février 2026, Alger avait déjà engagé la procédure de dénonciation de la convention sur les services aériens conclue avec les Émirats en 2013. Cette mesure avait constitué l’un des signes les plus visibles de la détérioration des relations bilatérales.
La rupture intervient également au moment où l’Algérie cherche à rétablir son influence dans le Sahel. Alger et Bamako ont renoué leurs relations en juillet 2026, après quinze mois de crise, avec le retour des ambassadeurs et la réouverture de leurs espaces aériens.
Deux axes régionaux qui s’éloignent
La décision algérienne révèle ainsi des divergences devenues difficilement conciliables. D’un côté, les Émirats renforcent leur partenariat avec le Maroc à travers des investissements susceptibles de transformer les infrastructures énergétiques, hydrauliques et touristiques du royaume. De l’autre, l’Algérie considère l’influence émiratie au Maghreb et au Sahel comme contraire à ses intérêts stratégiques.
L’entrée du gazoduc Nigeria–Maroc dans le champ de la coopération entre Rabat et Abou Dhabi ne suffit donc pas à expliquer la rupture diplomatique. Elle illustre néanmoins l’élargissement d’un partenariat maroco-émirati que l’Algérie perçoit désormais comme l’une des composantes de la recomposition des rapports de force au Maghreb, au Sahel et en Afrique de l’Ouest.


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