Fuite Jabaroot: la coopération sécuritaire du Maroc en Afrique mise à l’épreuve

La diffusion présumée des données de dizaines de milliers de membres des services de sécurité marocains pourrait avoir des conséquences dépassant largement les relations entre Rabat et Madrid. Si l’authenticité et l’étendue des fichiers venaient à être confirmées, l’affaire risquerait d’affecter l’un des principaux leviers d’influence développés par le Maroc en Afrique: sa réputation de partenaire fiable en matière de renseignement et de coopération policière.

Le 24 août, le groupe de pirates informatiques Jabaroot – parfois attribué à l’Algérie – a diffusé sur Telegram une base de données présentée comme regroupant les informations de 70 381 personnes rattachées à la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) et à la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN). Les documents contiendraient notamment des noms, des dates de naissance, des numéros de carte nationale d’identité et diverses données administratives. Certaines fiches feraient également apparaître des grades ou des coordonnées bancaires.

Une fuite dont l’ampleur reste à vérifier

Plusieurs médias espagnols ont évoqué l’exposition de « 70 000 espions ». Cette présentation doit toutefois être nuancée. La DGSN est une administration policière de grande taille et toutes les personnes figurant dans les fichiers ne sont pas nécessairement des agents de renseignement ou des personnels engagés dans des activités sensibles.

L’authenticité de l’ensemble de la base n’a pas non plus été établie par une expertise technique indépendante. Selon El Confidencial, d’anciens membres des services marocains auraient néanmoins reconnu comme authentiques certains des documents qui leur ont été présentés.

Ces réserves sont importantes, car les conséquences de l’affaire dépendront de la nature exacte des informations diffusées, de leur actualité et de la possibilité de les recouper avec d’autres sources.

La fuite touche cependant deux institutions placées sous la direction d’Abdellatif Hammouchi, qui incarne depuis plusieurs années la coopération sécuritaire du Maroc avec ses partenaires étrangers. Reçu régulièrement à Paris, Madrid et Washington, le responsable marocain a également joué un rôle central dans la construction du réseau de coopération policière et antiterroriste du royaume en Afrique.

La sécurité, instrument d’influence diplomatique

Le Maroc a progressivement fait de son expertise sécuritaire un outil de politique étrangère. Cette stratégie repose sur le partage de renseignements, la formation des forces étrangères, la médiation lors de prises d’otages et le maintien de canaux de communication avec des gouvernements parfois isolés sur la scène internationale.

En décembre 2024, une médiation marocaine avait ainsi contribué à la libération de quatre agents de la Direction générale de la sécurité extérieure française, détenus depuis un an au Burkina Faso après avoir été accusés d’espionnage par les autorités de Ouagadougou. Un avion affrété par les services marocains était venu les récupérer. Le président français Emmanuel Macron avait ensuite remercié Mohammed VI pour son intervention.

La Direction générale des études et de la documentation (DGED), chargée du renseignement extérieur, avait auparavant participé aux démarches ayant permis la libération de l’humanitaire allemand Jörg Lange au Mali en 2022, puis celle du ressortissant roumain Iulian Ghergut en août 2023, après huit années de captivité dans le Sahel.

Ces opérations ont renforcé la position de Rabat comme intermédiaire capable d’intervenir lorsque les mécanismes diplomatiques habituels ne suffisent plus.

Des relations construites sur la durée

L’influence sécuritaire du royaume ne repose pas uniquement sur des opérations ponctuelles. Depuis plusieurs décennies, l’Académie royale militaire de Meknès accueille des officiers originaires du Sahel et d’Afrique de l’Ouest. Le Bureau central d’investigations judiciaires organise également des formations destinées à des responsables maliens, burkinabè et mauritaniens, notamment dans les domaines du renseignement préventif et du démantèlement des cellules terroristes.

Ces programmes favorisent la création de relations professionnelles et personnelles durables. Ils permettent au Maroc de préserver des contacts avec les appareils sécuritaires africains, y compris après des changements de régime ou l’arrivée au pouvoir de gouvernements en rupture avec certains partenaires occidentaux.

Cette coopération repose néanmoins sur une condition essentielle: la confiance dans la capacité du Maroc à protéger les identités des agents, les informations transmises et les méthodes de travail partagées.

Le Centre de Salé face à un premier test

L’ouverture, le 18 décembre 2025, du Centre africain de coopération policière de Salé a marqué une nouvelle étape dans cette stratégie. Présentée comme la première structure de ce type sur le continent, l’institution a notamment été conçue pour coordonner la sécurisation des grands événements sportifs, avec l’appui d’Interpol dans le cadre du projet Stadia.

Abdellatif Hammouchi avait présidé l’inauguration aux côtés du ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita et du directeur de la DGED, Yassine Mansouri. Le centre réunit des représentants marocains ainsi que des agents de liaison des vingt-trois pays qualifiés pour la Coupe d’Afrique des nations organisée dans le royaume.

Rabat voit dans cette structure une étape préparatoire à la Coupe du monde 2030, qu’il organisera avec l’Espagne et le Portugal. En mai 2026, le Maroc a par ailleurs signé avec le Liberia un mémorandum portant sur la coopération sécuritaire et le partage de renseignements.

Le fonctionnement d’un tel centre suppose que les États partenaires acceptent d’y détacher des personnels et d’y faire circuler des informations parfois sensibles. La diffusion d’une base contenant des dizaines de milliers d’identités pourrait donc susciter des interrogations sur la protection des données, même si aucune réaction officielle des pays concernés n’a encore été rendue publique.

Des risques liés au croisement des données

Le principal risque ne réside pas nécessairement dans l’exploitation immédiate des 70 381 identités. Une partie des données pourrait être ancienne, incomplète ou concerner des personnels sans fonction sensible.

En revanche, un service étranger ou un groupe hostile pourrait tenter de croiser ces informations avec des listes de passagers, des programmes de conférences, des registres de formation ou des documents administratifs accessibles ailleurs. Ce travail permettrait éventuellement d’identifier les personnes affectées à la coopération internationale, de reconstituer certains réseaux professionnels ou de mieux comprendre l’organisation des services marocains.

Pour les pays africains ayant envoyé des cadres en formation au Maroc ou détaché des officiers de liaison à Salé, plusieurs questions pourraient se poser: les identités de leurs interlocuteurs ont-elles été exposées ? Les échanges antérieurs peuvent-ils être retracés ? Certaines procédures doivent-elles être modifiées ?

Les éventuelles mesures de précaution seront probablement discrètes. Dans ce domaine, une perte de confiance se traduit plus souvent par un ralentissement des échanges, une limitation des informations transmises ou une révision des protocoles que par une rupture publiquement annoncée.

Jabaroot affirme également posséder une liste d’agents ayant participé à la gestion de la crise migratoire de Ceuta des 30 et 31 juillet, ainsi que des ordres de mission relatifs à des déplacements à Fnideq. Si ces documents étaient authentifiés, leur intérêt dépasserait la révélation de simples identités: ils pourraient fournir des indications sur les chaînes de commandement et les méthodes opérationnelles.

Une succession d’incidents depuis 2025

Cette publication intervient après plusieurs fuites attribuées ou revendiquées par Jabaroot. Le 8 avril 2025, le piratage de la Caisse nationale de sécurité sociale avait entraîné la diffusion de plus de 53 000 documents et aurait exposé les données de près de deux millions d’affiliés.

Le groupe a ensuite revendiqué la publication d’éléments concernant la Conservation foncière, le système notarial et les palais royaux. Selon El Confidencial, le général Mostafa Rabil, alors responsable de la Direction générale de la sécurité des systèmes d’information, a par la suite été remplacé par le général Abdellah Boutrig.

Le Maroc affiche pourtant un résultat de 97,5 sur 100 dans l’indice de cybersécurité de l’Union internationale des télécommunications. Parallèlement, le rapport Allianz publié en juin 2025 le classait parmi les pays particulièrement exposés aux cybermenaces dans sa région.

Lors du GITEX Africa organisé à Marrakech en avril, Abdellah Boutrig avait lui-même estimé que les risques numériques ne relevaient plus uniquement de considérations techniques, mais touchaient désormais directement à la souveraineté des États.

Des hypothèses encore non démontrées

Plusieurs interprétations circulent autour des documents de Jabaroot, mais aucune ne peut être considérée comme établie à ce stade.

La première suppose que les fichiers permettraient d’identifier les responsables d’une opération délibérément organisée contre Ceuta. Les conclusions attribuées aux services espagnols par El País, le 3 août, faisaient plutôt état d’un relâchement progressif des contrôles à la frontière. Cette hypothèse ne correspond pas nécessairement à celle d’une opération planifiée et coordonnée dans son intégralité.

Une seconde théorie présente Jabaroot comme l’instrument d’une rivalité interne entre les services marocains, notamment entre la DGST et la DGED, pour bénéficier d’une plus grande influence auprès de l’institution royale. Le Monde avait évoqué, en décembre 2025, la possibilité que d’anciens agents aient emporté des données sensibles, tout en précisant qu’aucun élément technique ne permettait alors de confirmer cette piste.

L’origine des fichiers, l’identité des auteurs du piratage et leurs éventuels soutiens restent donc à déterminer.

La confiance des partenaires au cœur de l’affaire

Pour les partenaires africains du Maroc, la question centrale ne sera probablement pas celle des accusations échangées entre Rabat, Madrid et Alger. Elle portera davantage sur la capacité des institutions marocaines à sécuriser les informations qui leur sont confiées et à empêcher de nouvelles intrusions.

Les conséquences diplomatiques dépendront notamment de l’authentification des documents, des fonctions occupées par les personnes exposées et des mesures prises par Rabat pour identifier l’origine de la fuite. Une communication transparente sur l’enquête et un renforcement vérifiable des dispositifs de protection pourraient limiter les effets de l’affaire.

À l’inverse, la confirmation d’une compromission durable ou de failles répétées pourrait conduire certains partenaires à réduire la quantité ou la sensibilité des renseignements partagés. Le coût réel de cette fuite ne se mesurera donc pas seulement au nombre de données publiées, mais à son éventuel impact sur la confiance qui constitue le fondement de la coopération sécuritaire marocaine en Afrique.


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