« Ma peau pelait »: les Africaines piégées pour fabriquer des drones russes (la troisième partie)

Chronique 3/3 — Un salaire amputé et des femmes bloquées en Russie

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Adau avait trouvé le courage de démissionner de l’usine de drones d’Alabuga. Encore fallait-il pouvoir quitter la Russie. La jeune Sud-Soudanaise avait traversé le continent africain et une partie de l’Europe avec la promesse de gagner environ 600 dollars par mois. Lorsqu’elle a reçu son salaire, elle affirme n’en avoir touché qu’un sixième.

Les responsables du programme prélevaient de multiples sommes sur la rémunération des participantes: le loyer, les cours de russe, la connexion Wi-Fi, le transport jusqu’à l’usine et les impôts.

À ces retenues s’ajoutait un système de sanctions financières. « Si nous manquions une journée de travail, ils retiraient 50 dollars. Si nous déclenchions l’alarme incendie en cuisinant, ils déduisaient 60 dollars. Si nous ne rendions pas nos devoirs de russe ou si nous manquions les cours, ils prenaient également de l’argent sur notre salaire. »

Ces prélèvements réduisaient considérablement la somme réellement versée aux jeunes travailleuses. Pour celles qui espéraient épargner ou envoyer de l’argent à leur famille, le projet perdait toute justification économique. Il devenait également beaucoup plus difficile de repartir.

Trop pauvres pour rentrer

Après sa démission, Adau a pu compter sur sa famille, qui lui a acheté un billet d’avion. Toutes les recrues n’ont pas cette possibilité. Certaines viennent de familles modestes ayant déjà engagé des dépenses pour leur permettre de rejoindre la Russie. D’autres ne disposent d’aucun proche capable de financer un billet retour acheté dans l’urgence. Avec un salaire amputé par les retenues et les amendes, réunir la somme nécessaire peut prendre des mois.

Les participantes se retrouvent alors prisonnières d’un cercle de dépendance: leur employeur fournit le logement, organise les déplacements, contrôle une grande partie de leurs revenus et dispense les cours de langue indispensables à leur séjour.

Quitter l’usine signifie perdre à la fois son salaire, son hébergement et parfois son statut administratif. Continuer à travailler permet de survivre, mais revient à participer à une industrie militaire que beaucoup affirment n’avoir jamais choisi de rejoindre.

C’est précisément ce mécanisme qui nourrit les accusations d’exploitation visant Alabuga Start. L’organisation nie avoir trompé ses recrues et affirme que les secteurs d’activité proposés sont indiqués sur son site. Elle assure également fournir les équipements de protection nécessaires à ses employés.
Ces réponses ne règlent toutefois pas la question centrale: les candidates comprennent-elles réellement, avant leur départ, qu’elles peuvent être affectées à la fabrication de drones militaires utilisés dans la guerre contre l’Ukraine ? Adau affirme que ce ne fut pas son cas.

Le poids de la culpabilité

Au-delà des risques physiques et financiers, son passage dans l’usine lui a laissé un traumatisme moral. « C’était horrible. À un moment, je suis rentrée dans mon foyer et j’ai pleuré. Je me suis dit : “Je n’arrive pas à croire que je fais ça.” »

Elle ne voyait plus devant elle un simple objet industriel. Chaque pièce peinte et chaque drone assemblé étaient susceptibles de devenir une arme.
« C’était horrible de participer à la construction d’une machine qui fauche tant de vies. »

Cette prise de conscience est au cœur du piège décrit par Adau. Les participantes ne sont pas seulement confrontées à un métier différent de celui qu’elles avaient choisi. Elles découvrent qu’elles ont été intégrées à une économie de guerre.

Pour la Russie, le recrutement international permet de répondre aux besoins croissants de ses industries militaires. Pour les jeunes Africaines attirées par Alabuga Start, l’offre repose sur des aspirations parfaitement légitimes: obtenir une qualification, découvrir un autre pays, accéder à des métiers techniques et soutenir financièrement leur famille.

La distance entre ces promesses et la réalité crée les conditions de leur vulnérabilité. L’histoire d’Adau montre également la puissance des campagnes de recrutement numériques. Une publication Facebook, relayée par une source qui semblait officielle, puis quelques échanges sur WhatsApp ont suffi à rassurer une jeune femme pourtant instruite, passionnée de technologie et attentive à son avenir.

Une fois en Russie, la langue, le froid, l’isolement et la dépendance financière ont fait le reste. Adau a réussi à partir. D’autres continuent de travailler à Alabuga, faute d’argent ou de solution de rechange. Certaines fabriquent peut-être encore les mêmes drones qu’elles avaient vus pour la première fois en franchissant les portes de l’usine. Des drones qu’elles n’étaient jamais venues construire.


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