« Ma peau pelait »: les Africaines piégées pour fabriquer des drones russes

Chronique 2/3 — Dans l’usine d’Alabuga, les corps exposés à la guerre

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Adau avait décidé de démissionner dès son premier jour dans l’usine de drones d’Alabuga. Elle ne voulait pas contribuer à la fabrication d’armes susceptibles de tuer des civils ou des soldats à des milliers de kilomètres de là.

Mais son contrat lui imposait encore deux semaines de préavis. Pendant cette période, la jeune Sud-Soudanaise de 23 ans a été chargée de peindre le boîtier extérieur des drones. Elle affirme avoir manipulé des produits chimiques qui traversaient les vêtements de protection et attaquaient la peau.

« En rentrant chez moi, j’ai regardé ma peau et elle pelait. Nous portions des équipements de protection, des combinaisons blanches en tissu, mais les produits chimiques les traversaient quand même. Ils rendaient même le tissu rigide. »

La direction d’Alabuga soutient que tous ses employés disposent des équipements de protection nécessaires. Le témoignage d’Adau décrit pourtant un environnement dans lequel les jeunes recrues ne connaissaient pas toujours la nature des substances utilisées ni les risques auxquels elles étaient exposées.

Pour ces femmes venues chercher une formation et un emploi, le danger ne se limitait pas aux chaînes de production. En rejoignant l’un des principaux centres russes de fabrication de drones militaires, elles s’étaient également retrouvées au cœur de la guerre.

Un drone au-dessus de l’auberge

Le 2 avril 2024, deux semaines seulement après l’arrivée d’Adau en Russie, la zone économique spéciale d’Alabuga a été visée par une attaque ukrainienne.
Ce matin-là, la jeune femme a été réveillée par une alarme. « C’était une alarme incendie, mais elle avait un son inhabituel. Les fenêtres de l’étage de notre auberge étaient brisées et certaines filles avaient été réveillées par une explosion. Nous sommes donc sorties. »

Dans l’air glacial, les résidentes ont commencé à s’éloigner du bâtiment. Adau a alors aperçu des personnes qui couraient en montrant le ciel.

« J’ai levé les yeux et j’ai vu un drone arriver. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à courir moi aussi. J’ai couru si vite que j’ai dépassé celles qui étaient devant moi. » Le drone a frappé l’auberge située à proximité de la sienne. « Le bâtiment voisin a été gravement détruit et le nôtre a également été endommagé. »

À ce moment-là, Adau venait à peine de commencer ses cours de russe. Elle ne savait pas encore qu’elle serait affectée à la fabrication de drones. Plusieurs mois plus tard, après avoir découvert la véritable nature de son travail, elle a repensé à l’attaque. La cible lui paraissait désormais moins incompréhensible.

Les installations d’Alabuga occupent une place importante dans l’effort de guerre russe. Le complexe fabrique notamment des drones à longue portée utilisés contre l’Ukraine. Les dortoirs abritant les travailleurs se trouvent ainsi dans une zone susceptible d’être considérée comme une infrastructure liée à la production militaire.

Pour les jeunes étrangères recrutées par le programme, cette réalité n’avait jamais été clairement présentée.

Des avertissements pris pour de la propaganda

Avant son départ, Adau avait pourtant entendu les accusations selon lesquelles Alabuga Start recrutait des Africaines pour fabriquer des armes. Elle dit ne pas les avoir crues.

« Les allégations selon lesquelles nous allions construire des drones me semblaient relever de la propagande antirusse. Beaucoup de fausses informations circulent au sujet de la Russie et cherchent à la discréditer. »

Les responsables du programme lui avaient assuré à plusieurs reprises que les recrues travailleraient uniquement dans les domaines sélectionnés lors de leur candidature.

Une autre explication semblait alors crédible à ses yeux: avant la guerre contre l’Ukraine, la zone économique spéciale employait des Européens et des Américains. Après leur départ, dans le contexte des sanctions occidentales, la Russie aurait simplement cherché une nouvelle main-d’œuvre à l’étranger.

« Quand la Russie a commencé à recruter des Africains, nous avons eu l’impression qu’elle essayait seulement de remplacer les Européens », explique-t-elle.

L’attaque du 2 avril n’a donc pas immédiatement dissipé ses espoirs. Le personnel continuait d’affirmer que les participantes ne seraient pas envoyées dans les usines de drones.

Certaines femmes, cependant, ont préféré ne pas prendre le risque. Après le bombardement, plusieurs recrues ont quitté Alabuga sans prévenir les organisateurs. En réaction, selon Adau, les responsables du programme ont temporairement confisqué les passeports d’autres participantes.

Le geste a renforcé leur sentiment d’enfermement: elles se trouvaient dans un pays étranger, ne maîtrisaient pas la langue, dépendaient du programme pour leur logement et disposaient de moyens financiers limités.

Adau, elle, avait encore son passeport. Elle avait démissionné et voulait rentrer au Soudan du Sud. Mais il restait un obstacle majeur : le prix du voyage.

Le salaire promis devait lui permettre de vivre correctement et, éventuellement, d’économiser. Après les retenues imposées par Alabuga, elle n’en percevait pourtant qu’une infime partie.

Sans l’aide de sa famille, elle serait probablement restée bloquée en Russie comme beaucoup d’autres.


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