« Ma peau pelait »: les Africaines piégées pour fabriquer des drones (la première partie)

Chronique 1/3 — Une bourse d’études qui menait à une usine d’armement

Dès son premier jour de travail, Adau a compris qu’elle avait commis une grave erreur.« On nous a donné nos uniformes sans même nous expliquer exactement ce que nous allions faire. Puis on nous a emmenées dans l’usine. En entrant, nous avons vu des drones partout et des gens qui travaillaient dessus. Ensuite, chacune a été conduite à son poste. »

Âgée de 23 ans et originaire du Soudan du Sud, la jeune femme pensait pourtant partir en Russie pour suivre une formation professionnelle et obtenir un emploi stable. Elle avait postulé au programme Alabuga Start, présenté comme une porte d’entrée vers des métiers dans la logistique, la restauration, l’hôtellerie ou la production industrielle.

Destiné aux jeunes femmes de 18 à 22 ans, le programme cible principalement le continent africain. Ses campagnes de recrutement s’étendent désormais à l’Amérique latine et à l’Asie du Sud-Est.
Derrière les vidéos promotionnelles, les promesses de formation et les perspectives d’un salaire attractif, Alabuga Start est accusé d’orienter certaines de ses recrues vers la fabrication de drones destinés à l’armée russe. Le programme est également soupçonné de recourir à des méthodes de recrutement trompeuses et d’imposer des conditions de travail dangereuses pour des rémunérations nettement inférieures à celles annoncées.

Alabuga rejette ces accusations, sans toutefois nier que certaines participantes travaillent dans le secteur des drones. Selon plusieurs estimations, des milliers de femmes auraient été recrutées en Afrique pour rejoindre les installations industrielles d’Alabuga, dans la République russe du Tatarstan. Face aux informations faisant état de pratiques abusives, plusieurs gouvernements africains ont commencé à réagir. L’Afrique du Sud a notamment ouvert une enquête et mis en garde ses ressortissantes contre toute inscription au programme.

Une annonce relayée par un ministère

Adau demande que son nom de famille et sa photographie ne soient pas publiés. Elle ne veut plus être associée à Alabuga Start, dont elle avait entendu parler pour la première fois en 2023.

« Une amie avait publié sur Facebook une annonce concernant une bourse d’études en Russie. L’annonce provenait du ministère de l’Enseignement supérieur du Soudan du Sud », raconte-t-elle. La jeune femme a alors pris contact avec les organisateurs par WhatsApp.

« Ils m’ont demandé de remplir un formulaire avec mon nom, mon âge et les raisons pour lesquelles je souhaitais rejoindre Alabuga. Je devais également choisir trois domaines professionnels dans lesquels je voulais travailler. »

Passionnée de technologie et ayant déjà participé à un concours international de robotique, Adau a placé le métier de grutière en tête de ses choix.

« Je voulais travailler dans un secteur où les femmes sont rarement présentes. Il est très difficile pour une femme de trouver un emploi comme celui de grutier, surtout dans mon pays. »

La procédure d’admission a duré près d’un an, principalement en raison des démarches nécessaires à l’obtention du visa. En mars 2024, Adau a enfin pris l’avion pour la Russie.

Le froid fut son premier choc.

« Nous sommes arrivées vers la fin de l’hiver. Dès que nous avons mis le pied hors de l’aéroport, le froid était glacial. Je détestais ça. »
Son arrivée dans la zone économique spéciale d’Alabuga lui a néanmoins donné l’impression que les promesses allaient être tenues.

« J’étais très impressionnée. C’était exactement comme je l’avais imaginé. J’ai vu de nombreuses usines, des voitures et des entreprises agricoles. »

Adau a commencé par suivre trois mois de cours de russe. Pendant cette période, elle pensait encore pouvoir exercer l’un des métiers techniques choisis dans son dossier.

En juillet, au moment de prendre son poste, le décor s’est brutalement fissuré.

Ni elle ni les autres participantes n’ont pu choisir leur affectation. Les jeunes femmes avaient signé des accords de confidentialité et n’étaient pas autorisées à parler de leur travail, même à leur famille.
« Nous avions toutes beaucoup de questions. Nous nous étions inscrites pour travailler dans la production, la logistique ou la conduite de grues à tour. Mais nous avons toutes fini dans l’usine de drones. »

Alabuga assure pourtant n’avoir trompé personne. Selon l’organisation, tous les secteurs dans lesquels les participantes peuvent être employées sont indiqués sur son site Internet.

Pour Spencer Faragasso, chercheur à l’Institut pour la science et la sécurité internationale, l’ambiguïté n’est pourtant guère possible.
« La réalité de la zone économique spéciale d’Alabuga, c’est qu’il s’agit d’un site de production d’armement », affirme-t-il.

La Russie a elle-même diffusé des images de la fabrication, sur place, de drones inspirés du Shahed-136 iranien. Malgré cela, de nombreuses participantes disent n’avoir jamais été clairement informées qu’elles contribueraient à la production d’armes.

« En apparence, c’est une formidable occasion pour ces femmes de découvrir le monde, d’acquérir de l’expérience et de gagner un salaire décent », observe Spencer Faragasso. « Mais lorsqu’elles arrivent à Alabuga, la réalité les rattrape brutalement. Les promesses ne sont pas tenues et leur travail est très différent de ce qui leur avait été annoncé. »

Pour Adau, la découverte de l’usine a immédiatement détruit la confiance qu’elle accordait au programme.

« J’ai compris tous les mensonges qu’on nous racontait depuis notre candidature. Je ne pouvais plus travailler avec des gens qui nous avaient menti. Je voulais faire autre chose de ma vie que fabriquer des drones. »

Elle a donc annoncé sa démission. Mais avant de pouvoir partir, elle devait encore effectuer deux semaines de préavis au cœur de l’usine.
Deux semaines durant lesquelles son corps allait, à son tour, porter les traces de cette tromperie.


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